Mégalomane visionnaire, aussi controversé que respecté, hyperactif aux idées inattendues, innovateur à la fois créatif et industriel, unijambiste, pilote d’hélicoptère, businessman, chirurgien ophtalmologue, fermier agricole, candidat à la présidence russe en 1996, le soviétique Sviastoslav Fiodorov est surtout connu pour l’invention d’une technique chirurgicale aujourd’hui abandonnée. Il n’en reste pas moins un personnage fascinant.
Né en Union Soviétique en 1927 (Proskourov, Ukraine), Fiodorov suit une formation de pilote, pendant laquelle il perd le pied gauche à la suite d’un accident. Sa formation de chirurgien ophtalmologue (Rostov, Russie) est un second choix ; sa carrière débute comme celle d’un médecin de village, avant de prendre un essor fulgurant.
En autarcie
Le 29 novembre 1949, le chirurgien anglais Harold Ridley inventait le premier implant cristallinien, manufacturé en secret et en poly-methyl-methacrylate (PMMA) par son opticien John Pike, et posé sur sa première patiente cataractée, une femme de 45 ans, à l’hôpital Saint-Thomas de Londres. Fiodorov s’intéresse de près au sujet ; il pose à son tour ces implants de la même compagnie d’optique anglaise Rayner dans les années 60, mais très vite entreprend de les faire fabriquer en Union Soviétique. Il est capital pour lui d’être autonome, de pouvoir tout faire sans dépendre d’acteurs extérieurs, localement, et en modifiant le design des lentilles au passage. Si Fiodorov avait été en charge de la santé à l’époque du Covid, il aurait sûrement fait manufacturer masques, gels et vaccins dans des usines et laboratoires locaux de la taïga russe… qu’il aurait créés lui-même ! Au personnel de l’une de ses cliniques, il affirmait dans son dernier discours : « Je pense que de nos jours, dans nos cliniques, nous démontrons le potentiel du peuple Russe, le potentiel de ses talents, notre potentiel d’auto-organisation, le potentiel de nos entreprises, de nos régions à devenir auto-suffisantes ».
Les temps modernes
Théoricien des kératotomies radiaires, incisions réparties sur la cornée pour en aplatir la courbure, Fiodorov popularise cette technique chirurgicale nouvelle de correction de la myopie en 1974. Voici en quoi elle consistait :
Si la communauté médicale accueille la technique de Fiodorov avec un grand scepticisme et beaucoup d’inquiétude (comme elle accueille presque toujours toutes les inventions), celle-ci devient rapidement populaire partout dans le monde dans les années 1980. Mais surtout, de manière remarquable, presque plus remarquable encore que la technique chirurgicale elle-même, Fiodorov va imaginer comment la systématiser, l’appliquer à grande échelle, en un mot l’industrialiser.
Dans le film Les Temps Modernes (1936), Charlie Chaplin décrit la vie d’un ouvrier d’usine et sa lutte pour survivre dans un monde absurde industrialisé, déshumanisé, soumis à la dictature de l’horloge, c’est-à-dire de la rentabilité et de l’optimisation du temps de travail. Dans la scène la plus célèbre du film, Charlot doit visser des boulons sur une chaîne de montage ou tester une machine à manger un épi de maïs, dans une cadence infernale. La spécialisation et la division des tâches doivent augmenter la productivité des travailleurs, quitte à en faire des robots, des extensions de la machine, de manière presque burlesque. C’est précisément ce que va faire Fiodorov !
Il fait spécialement fabriquer des machines par Siemens® en Allemagne, conçoit des salles d’opération équipées en véritables chaînes de montage avec pour objectif d’opérer des centaines de patients par jour. Dans son Institut de Recherche de l’Œil et de Microchirurgie à Moscou, véritable usine médicale où, comme dans un Chaplin soviétique, les patients étaient les boulons, les chirurgiens les ouvriers : allongés sur des tables mobiles automatisées, les myopes étaient translatés à cadence régulière sur leur table opératoire d’un chirurgien à l’autre, chacun en charge d’un geste technique de la procédure (une incision, toujours la même), ce qui ramenait le temps opératoire total à moins de quinze minutes par patient. Fiodorov veut étendre cette automatisation des gestes à d’autres techniques chirurgicales (la cataracte), à d’autres spécialités médicales (le pontage coronarien) ; il ouvre des cliniques un peu partout, en Italie, en Pologne, au Yemen ou même à bord d’un paquebot de croisière en Méditerrannée. Medicina nostrum ! Il applique même – assez logiquement – sa vision industrielle aux fermes agricoles qu’il prend en main au début des années 1990.

Вполитику! ( En politique ! )
Il se lance en politique, demande l’abrogation du parti unique, milite pour la dénationalisation de l’économie, refuse l’offre du Président Eltsine de devenir Premier Ministre. Comme Limonov, il crée son micro-parti politique, contestataire et confidentiel. Il résumait sa ligne simplement : « Je veux que les paysans possèdent leur ferme, que les ouvriers possèdent leurs usines, que les médecins possèdent leurs cliniques, que tout le monde paie une taxe de 30 %, et que le reste soit pour eux. » Son Parti de la Liberté Économique récoltera 1 % des suffrages aux élections présidentielles russes de 1996.

Mais si Sviatoslav Fiodorov est considéré comme le père des kératotomies radiaires, c’est avant tout sa vision médico-économique révolutionnaire, sa volonté d’améliorer la vie de toute une population et son énergie novatrice qui doivent être reconnues aujourd’hui. Aucune idée nouvelle ne lui semblait a priori extravagante, aucun dogme académique immuable. S’il n’était pas mort dans un accident d’hélicoptère (co-piloté par lui) en juin 2000, qui sait ce que ce touche-à-tout qui ne s’embarrassait de rien aurait encore pu industrialiser ? Après tout, n’avait-il pas compris avant tout le monde que l’étymologie grecque du mot chirurgie, χειρουργία (kheirourgia), signifie tout à la fois « activité manuelle, travail, industrie » ?

