The surgeon and the shepherd – La « Wonderful life » du Dr Schepens

The surgeon and the shepherd – La « Wonderful life » du Dr Schepens

Qu’est-ce qui relie un curé basque amnésique, une commissaire d’exposition du Vermont, une scierie des Pyrénées abritant un réseau clandestin de résistants, et la Retina Society de Boston ? Un rêve issu d’un épisode de Twin Peaks ? Non, mais la vie bien réelle et passionnante du Dr Charles Schepens (1912-2006)

Parmi les nombreux ophtalmologues d’origine belge qui ont marqué la discipline, l’un d’entre eux se distingue tant par l’impact de ses découvertes que par la singularité de son parcours.
Principalement connu pour avoir mis au point un outil incontournable de l’examen rétinien – l’ophtalmoscope indirect ou le « Schepens » –, Charles Louis Schepens naît en 1912 non loin de la frontière française, à Mons, dans une famille imprégnée de « l’art de guérir ». Suivant l’exemple de ses trois frères, empruntant eux-aussi la voie paternelle en devenant médecins, et de ses deux sœurs, qui s’orienteront vers des carrières d’infirmières, il se tourne vers des études de médecine à l’Université de Gand. Il y fréquentera le laboratoire de pharmacodynamique du Prix Nobel Corneel Heymans avant de se former en ophtalmologie, d’abord aux côtés de Léon Hambresin à Bruxelles, puis sous les ordres de H.J.M Weve à Utrecht, aux Pays-Bas. Les travaux de ce dernier – qui fut l’un des premiers et des plus fervents relais de la méthode de réattachement de la rétine présentée par Jules Gonin en 1929, et promoteur notamment de la transillumination et de la diathermie en chirurgie rétinienne comme en oncologie oculaire – ont très vraisemblablement influencé l’orientation de sa carrière. De retour en Belgique peu avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, il exercera quelques temps à Bruxelles avant de s’engager dans le corps médical de la Force Aérienne Belge.

 

Un prototype du premier « Schepens » est aujourd’hui conservé au National Museum of American History

 

La suite de sa carrière médicale va s’écrire aux États-Unis. Arrivé initialement en tant que research fellow au Howe Laboratory de la Harvard Medical School, il s’imposera au fil des décennies comme le plus éminent chirurgien vitréo-rétinien outre-Atlantique. Outre le développement de l’ophtalmoscope indirect binoculaire, qui va révolutionner l’examen du pôle postérieur, il perfectionnera les techniques d’indentation sclérale, promouvra le cerclage et introduira les bandes de silicone, contribuera à créer le premier service dédié aux pathologies rétiniennes des États-Unis, établira The Retina Society et lancera en 1950, The Retina Foundation – devenue par la suite le Schepens Eye Research Institute. Ce dernier, affilié à la Harvard Medical School et au Massachusetts Eye and Ear, est considéré comme le plus grand institut de recherche indépendant en ophtalmologie au monde – contribuant à la formation de centaines de postdoctorants et à la publication de plus de 5 000 articles !
On lui attribue de nos jours la paternité de la chirurgie vitréo-rétinienne moderne et de la sous-spécialité de rétine chirurgicale.

 

Portrait de Charles Louis Schepens

 

Mais cette carrière médicale illustre aurait pu occulter un autre pan de sa vie, peut-être plus impressionnant encore, sans le concours du hasard et d’une longue enquête menée par une commissaire d’exposition du Vermont : Meg Ostrum y dévoile, en 2004, le passé de résistant de Schepens avec la publication de The Surgeon and the Shepherd (Le chirurgien et le berger), dans lequel elle retrace l’engagement héroïque du chirurgien belge dans la France de Vichy.
Après avoir combattu durant la campagne de Belgique de 1940, il rejoint la Résistance dès les premiers temps et fait de son cabinet bruxellois un relais postal clandestin. Arrêté une première fois par les forces de l’Occupation, il échappe de peu à une seconde interpellation et décide alors de s’exiler en 1942 à Mendive dans les Pyrénées françaises où il adoptera le pseudonyme de Jacques Pérot. De là, il reprend une scierie jouxtant la forêt d’Iraty, qu’il transforme en une entreprise florissante, employant plus d’une centaine d’ouvriers. Le site abrite en réalité une structure clandestine au service des réseaux de la Résistance : on y achemine des documents à travers la frontière et l’on facilite le passage de centaines de personnes.
Ce qu’il décrira plus tard comme “a wonderful life” dans le Sud de la France prendra brusquement fin en 1943 : contraint de fuir à nouveau la Gestapo, il devra reprendre le chemin de la Grande-Bretagne libre et du service d’ophtalmologie du Moorfields. Cet engagement restera longtemps confidentiel, jusqu’à ce que l’enquête d’Ostrum la conduise dans les Pyrénées françaises au début des années 1980. Elle est mise sur la piste de Schepens grâce à la rencontre d’un curé, qui lui remet un courrier destiné à l’ »oculiste d’origine belge exerçant à Boston” dont personne ne parvenait à se rappeler le patronyme. L’ouvrage, fruit d’une enquête s’étendant de 1983 à l’aube des années 2000, paraît en 2004, expliquant la reconnaissance tardive sur les dernières années de sa vie. Schepens sera le premier lauréat de l’American Academy of Ophthalmology en 2003, puis nommé citoyen d’honneur de la ville de Bruges en Belgique avant d’être fait chevalier de la Légion d’Honneur en mars 2006, une semaine avant sa mort.
Son œuvre et sa mémoire continuent d’être célébrées chaque année lors de l’Annual Meeting de l’American Academy of Ophthalmology, où la conférence qui porte son nom a vu se succéder au cours des deux dernières décennies les plus éminents rétinologues (notamment Alan Bird, Stanley Chang, Lawrence Yannuzzi ou encore son élève Harvey Lincoff). Ce dernier résumait la portée de ses travaux par cette formule simple : « La cécité due aux décollements de rétine, fréquente avant l’avènement de Jules Gonin en 1929, n’est devenue rare qu’après l’avènement de Charles Schepens en 1950”.

 

La lettre remise par un curé basque à la conservatrice Meg Ostrum lors de de son enquête dans les Pyrénées françaises, qui lui a permis de retrouver la trace du Dr. Charles Schepens