La myopie, d’hier à aujourd’hui

Des premières descriptions de la myopie à sa correction

On attribue souvent à Aristote – ou en tout cas à l’école péripatéticienne – la paternité du concept de myopie : celui-ci est en effet mentionné dans le recueil Problemata physica [1] (IVe siècle avant J.-C.), dans la section « Des Yeux ». Il y est ainsi fait mention de la « très fine écriture », et du fait que les myopes « n’écrivent qu’en approchant beaucoup leurs yeux » et clignent beaucoup les paupières. L’ouvrage propose alors le terme de myopie pour désigner ce trouble visuel, du grec muôpia (μυωπία), « à courte vue ». 

Cette « courte vue » sera décrite quelques siècles plus tard par Pline l’Ancien, dans l’Histoire Naturelle, Livre XXXVII, Traitant des pierres précieuses où il affirme que « l’empereur Néron regardait avec une émeraude les combats des gladiateurs » [2]. Mervyn LeRoy l’illustre d’ailleurs dans le célèbre film Quo Vadis (Figure 1), où l’acteur Peter Ustinov apparaît avec son Smeraldo, sorte de lorgnon porteur d’une lamelle d’émeraude. Bien que de nombreux écrits s’accordent à dire que l’empereur Néron était myope, rien n’indique cependant que ces lentilles d’émeraude servaient à corriger une potentielle myopie ou uniquement à se protéger du soleil.

Ce ne sera cependant que 1 300 ans plus tard que seront “inventées” les premières lunettes, ou « bésicles clouantes » (Figure 2). Ces dernières étaient composées de deux lentilles, initialement confectionnées en béryl, puis en verre de Murano, et serties dans des cercles de bois unis par un clou [3], remplacés plus tard par du métal ou un fanon de baleine. L’identité de l’“inventeur” reste controversée, certains citant le moine Roger Bacon, mort en 1294, alors même que le florentin Salvino d’Armanti, mort 23 ans plus tard, porte le titre d’« Inventeur des Lunettes » sur son épitaphe [4].

Destinées initialement aux moines copistes, ces lunettes rudimentaires ne corrigeaient que la presbytie ; il faudra attendre encore une centaine d’années pour que le cardinal Nicolas de Cues décrive dans son Traité du béryl les premiers verres « concaves » et leur capacité de correction de la myopie.

 

Des facteurs environnementaux identifiés précocement

Bien que foncièrement opposé à l’utilisation des lunettes comme traitement correcteur de la myopie [4], l’allemand Georg Bartisch (Figure 3), considéré comme l’un des pères de la chirurgie ophtalmologique, dès 1583, estimait délétères le travail en vision rapprochée ainsi que le manque de lumière [5], sans en maîtriser cependant la physiopathologie.

Le regain d’intérêt pour la myopie, et son enjeu en termes de santé publique, renaîtra à la fin du XIXe siècle, marqué par l’avènement des théories et politiques hygiénistes, auxquelles l’ophtalmologie ne fait pas exception. 

Des pupitres hygiéniques sont développés à l’école sur les recommandations de l’ophtalmologue allemand Hermann Cohn qui affirme dans son ouvrage Hygiène des Auges [5] que le travail de près est un facteur de risque de développement de la myopie [7], faisant écho aux bureaux équipés de barres métalliques utilisés de nos jours dans certaines écoles de Chine (Figures 4 et 5).

Bien que de nombreuses mesures aient été prises afin d’éviter le travail en vision rapprochée, les mécanismes liant travail de près et développement de la myopie ne seront compris que plus tardivement. En 1987, Schaeffel et al. équipent des poussins, dans une expérience demeurée célèbre, de casques munis de verres concaves ou convexes, et observent que la longueur axiale croît plus chez les poussins munis de verres concaves ; ils posent l’hypothèse que l’excès d’accommodation entraînerait une croissance compensatrice du globe [8].

La même année, Wallman et al. montrent que cette croissance excessive du globe est en fait limitée à la portion de la rétine soumise à la défocalisation de type myopique, la rétine correctement stimulée restant, elle, quasi-émmetrope [9]. Il est, depuis lors, admis qu’une défocalisation myopique conduit à une inhibition de la croissance du globe. Ceci est à l’origine des techniques H.A.L.T. et D.I.M.S (voir article sur la Myopie de l’enfant à la page 56), actuellement exploitées par les nouveaux verres freinateurs de myopie [10, 11].

Deux siècles après Bartisch, James Ware, dans son rapport de 1812 Observations relative to the near and distant Sight of different Persons, établit comme conclusion première que la myopie, rare avant l’âge de 10 ans, affecte préférentiellement les classes sociales aisées [16]. Cette constatation, longtemps remise en cause, rejoint celles de plusieurs études récentes [17], dont la Gutenberg Health Study, qui retrouve une association statistiquement significative entre équivalent sphérique et durée d’études [18].

Le facteur de risque qu’est le travail en vision rapprochée ne suffisant pas à expliquer l’explosion de l’incidence de la myopie en Asie, il a d’abord été suspecté que le manque d’activité physique pouvait être incriminé [12], avant que le manque de temps passé à l’extérieur [13] et le manque d’exposition suffisante à la lumière [14, 15] ne soient mis en cause. Le manque de lumière serait donc effectivement un des principaux facteurs de risque de développement de la myopie, tel que l’avaient suspecté, plusieurs siècles plus tôt, Bartisch et Cohn, proposant ainsi comme mesure préventive un éclairage suffisant des salles de classe…

 

Pourquoi la myopie ? Cristallin, cornée… ou longueur axiale ?

Dès le XVe siècle, les pionniers des postulats physiopathologiques de la myopie, souvent des astronomes tel Francesco Maurolycus, repèrent que la myopie est en lien avec un excès de puissance, et l’expliquent initialement par un cristallin excessivement bombé [5, 19].  

Cette notion “d’excès”, au cœur de la physiopathologie de l’œil myope, est reprise en 1703 par Christiaan Huygens, qui évoquera ainsi une potentielle hyperconvexité du globe, justifiant la nature bénéfique de la concavité des lentilles « qui portent secours aux yeux des myopes » [20].  

Ces postulats d’hyperconvexité et d’excès de puissance sont approfondis par Boerhaave qui, en 1720, formule l’hypothèse que l’œil myope est lié à une longueur excessive et à une cornée hyperconvexe ; affirmant aussi que tous les nouveau-nés de sexe masculin sont myopes car leur cornée est plus courbée. Sans le savoir, Boerhaave ouvre ainsi la voie de l’orthokératologie, dont le principe repose sur la modification de cambrure de la cornée permettant de réduire l’amétrophie sphérique. L’efficacité de la modification de la courbure cornéenne est vérifiée, un siècle plus tard, par Purkinje. Ce dernier rapporte en 1825 qu’après avoir dormi avec un sac de cuir rempli de fer posé sur son œil myope, le matin au réveil, sa vision de près avait diminué au profit de sa vision de loin, témoignant d’une diminution transitoire de sa myopie. Pukinje attribua cet effet à la force magnétique induite par le métal… mais une relecture contemporaine pourrait en faire le véritable précurseur de l’orthokératologie.

La corrélation entre l’allongement de l’œil et la myopie sera confirmée par de nombreux auteurs après Boerhave. Ainsi, le néerlandais Donders, au milieu du XIXe siècle, à partir de l’observation de plus de 1 000 patients myopes, émet l’hypothèse que l’allongement de l’œil chez ces patients serait lié à la pression exercée par les muscles oculaires lors des efforts de convergence et à l’augmentation de la pression intraoculaire par congestion sanguine ; cette élongation survenant principalement au pôle postérieur par manque de support musculaire.

L’excès de longueur axiale sera progressivement considéré comme étant le déterminant majeur de la myopie. L’objectif des traitements freinateurs est donc bien de freiner la croissance de la longueur axiale. La mesure de celle-ci devient progressivement le critère de jugement principal des indications à traiter et du succès du traitement ; d’abord en recherche puis désormais en clinique. 

Ainsi, les grandes études évaluant l’efficacité des techniques employées pour freiner le développement de la myopie, qu’elles soient chimiques comme pour l’atropine (déjà évoquée il y a un siècle par Cohn) avec les études ATOM1, 2 et 3 [21-23], physiques avec l’orthokératologie [24, 25], ou plus récemment optiques avec le développement de verres freinateurs de myopie [10, 11], utilisent toutes la longueur axiale dans leurs critères de jugement.

Ainsi même, les recommandations pour débuter un traitement freinateur chez l’enfant reposent désormais, dans certains pays tels les Pays-Bas, sur des abaques de longueurs axiales en fonction de l’âge [26]. 

 

Conclusion

De la description de la myopie à l’Antiquité aux différents postulats physiopathologiques établis au cours des derniers siècles, les facteurs influençant le développement de la myopie se précisent peu à peu. Les différentes études contemporaines s’attachent à agir sur les facteurs de risque de la myopie, pour certains identifiés depuis plusieurs siècles, afin d’en freiner la progression.•

 

Références

1. Barthélemy-Saint Hilaire J. Les Problèmes d’Aristote. Libraire Hachette et Cie. Vol. Tome Premier. Paris ; 1891. 

2. Littré MÉ. Histoire Natuelle de Pline. J.J Dubochet, Le Chevalier et Comp., Éditeurs. Vol. Tome Second. 1850. 

3. Lagier R. De la pierre de lecture aux lunettes. Lion 2017. 

4. McCrea WBE. The development of modern methods of estimating refraction. Br J Ophthalmol 1937; 21 : 118-32.

5. De Jong PTVM. Myopia: its historical contexts. Br J Ophthalmol 2018 ; 102 1021-7. 

6. Cohn H. Hygiène des Auges. 1892. 

7. Grütter F. Brennpunkt ”reading animal“. Hermann Cohn und die Genese der Lesehygiene. Berichte Zur Wiss 2015. 

8. Schaeffel F, Glasser A, Howland HC. Accommodation, refractive error and eye growth in chickens. Vision Res 1988 ; 28 : 639-57. 

9. Wallman J, Gottlieb MD, Rajaram V, Fugate-Wentzek LA. Local Retinal Regions Control Local Eye Growth and Myopia. Science 1987 ; 237 : 73-7.

10. Lam CSY, Tang WC, Tse DY et al. Defocus Incorporated Multiple Segments (DIMS) spectacle lenses slow myopia progression: a 2-year randomised clinical trial. Br J Ophthalmol 2020 ; 104 : 363-8.

11. Bao J, Yang A, Huang Y et al. One-year myopia control efficacy of spectacle lenses with aspherical lenslets. Br J Ophthalmol 2021 ; bjophthalmol-2020-318367.

12. Rose KA, Morgan IG, Smith W et al. Myopia, Lifestyle, and Schooling in Students of Chinese Ethnicity in Singapore and Sydney. Arch Ophtalmol 2008 ;126 : 527-30.

13. Rose KA, Morgan IG, Ip J et al. Outdoor Activity Reduces the Prevalence of Myopia in Children. Ophthalmology 2008 ; 115 : 1279-85.

14. Muralidharan AR, Lança C, Biswas S et al. Light and myopia: from epidemiological studies to neurobiological mechanisms. Ther Adv Ophthalmol 2021 ; 13 : 25158414211059246.

15. Spillmann L. Stopping the rise of myopia in Asia. Graefes Arch Clin Exp Ophthalmol 2020 ; 258 : 943-59. 

16. Ware J. Observations relative to the near and distant Sight of different Persons. 1812. 

17. Robert M. Mécanismes expliquant la myopisation chez l’enfant. Cah Ophtalmol 2020. 

18. Mirshahi A, Ponto KA, Hoehn R et al. Myopia and Level of Education. Ophthalmology 2014 ; 121 : 2047-52.

19. Tower P. Books That Made Ophthalmological History. Arch Ophthalmol 1960.  

20. Huygens C. Dioptrique. 1685. 476 p. 

21. Chua W-H, Balakrishnan V, Chan Y-H et al. Atropine for the Treatment of Childhood Myopia. Ophthalmology 2006 ; 113 : 2285-91.

22. Chia A, Chua W-H, Cheung Y-B et al. Atropine for the Treatment of Childhood Myopia: Safety and Efficacy of 0.5%, 0.1%, and 0.01% Doses (Atropine for the Treatment of Myopia 2). Ophthalmology 2012 ; 119 : 347-54.

23. Tong L, Huang XL, Koh ALT, Zhang X, Tan DTH, Chua W-H. Atropine for the Treatment of Childhood Myopia: Effect on Myopia Progression after Cessation of Atropine. Ophthalmology 2009 ; 116 : 572-9.  

24. Cho P, Tan Q. Myopia and orthokeratology for myopia control. Clin Exp Optom 2019 ; 102 : 364-77. 

25. Guan M, Zhao W, Geng Y et al. Changes in axial length after orthokeratology lens treatment for myopia: a meta-analysis. Int Ophthalmol 2020 ; 40 : 255-65.

26. CW Klaver C, Polling JR, Erasmus Myopia Research Group. Myopia management in the Netherlands. Ophthalmic Physiol Opt 2020 ; 40 : 230-40.