Le grand entretien : « Rétinologues de tous les pays, unissez-vous ! »

Interviewer le Dr Sarah Mrejen a toujours été une bénédiction. Connaissez-vous quelqu’un capable de sortir, l’air de rien, des phrases aussi belles et profondes que « je pense que la choroïde est l’inconscient de la rétine » ou « tout le monde s’était mis alors à faire des IVT presque compassionnelles » entre deux bouchées de soufflé au Grand marnier ? Comme elle est encore très attachée aux Quinze-Vingts, elle a refusé poliment le « soufflé Rothschild » sur la carte du Récamier ★ où nous avions posé nos valises de métal et nos micros enregistreurs pour l’interview de ce numéro 5. En 2 heures de dîner, cette spécialiste mondialement reconnue de la rétine va, pour les lecteurs de Mon Œil !, réhabiliter un traitement mal aimé (la photothérapie dynamique), nous rassurer sur la bénignité de la pachychoroïde, discuter des choix de première intention dans les DMLA néovasculaires, insister sur l’éthique de « l’information que nous devons au patient », et tenter d’expliquer son amour immodéré pour l’hôpital public. Make retina great again !

Andréa — Bonsoir, vous souhaitez boire quelque chose ?

Sylvère Dupond-Monod — Alors, on va vous prendre une grande eau pétillante.

Andréa — Du vin aussi ?

Mikael Guedj — Blanc, rouge ?

Sarah Mrejen — Plutôt blanc.

Andréa — Je n’ai plus de Menetou, mais une bouteille du même domaine, le Pouilly-fumé.

MG — Allez, une bouteille de ­Pouil­ly­-fumé. Et puis on peut déjà partager des entrées. Lui, il a bien aimé la terrine de foie de volaille l’autre fois. On peut partager une terrine de volaille. C’est très bon. Quelle est la soupe du jour ?

Andréa — C’est une soupe froide de concombres, chèvre et menthe.

SM — Ça manque un peu de tomates. Je prendrai des tomates anciennes.

MG — Si tu n’aimes pas la soupe…

SDM — Moi ensuite je vais vous prendre le soufflé pêcheur. Je suis très ému parce que je me suis rendu compte que j’avais plein de soldats américains morts dans mon jardin sous mes fleurs dans ma maison dans la Marne.

SM — Ben dis donc, j’espère que tu n’as pas payé ça trop cher.

SDM — J’ai aussi des Allemands morts, pleins.

SM — Tu as acheté un terrain sur un cimetière ?

SDM — Ce n’est pas un cimetière, c’était la bataille de la Marne.

MG — Comme dans Shining, cette maison a été construite sur un ancien cimetière indien. Tu vas devenir fou lentement.

SDM — Toi, ta mallette enregistreuse de métal ressemble à un outil de méchant dans les films. Tu te souviens ce film sur Alcatraz, ils ont exactement ce type de matériel ! (rires)

SM — Alors Mikael dans ce numéro tu voulais me faire parler de rétine, de l’hôpital et de l’avenir du métier d’ophtalmologiste.

MG — Oui.

SDM — Moi je suis hyper content de faire cette interview aussi, parce qu’il y a des questions que je me pose depuis longtemps, même si je ne suis pas rétinologue.

SM — Enfin, tu fais quand même des diagnostics de stries angioïdes improbables.

SDM — Uniquement chez des chefs étoilés japonais ne parlant pas français. Je vous avais parlé de ce resto qui n’a ni carte, ni nom, ni devanture…

MG — … ni adresse ?

SM — … ni clients ?

SDM — (rires) Oui, c’est l’un de ses problèmes. C’est un excellent menu en 17 plats. C’est un tout petit truc à l’intérieur, hyper pur. Il y a deux tables. C’est excellent. Mais depuis que je sais qu’il a des stries angioïdes, je n’y vais plus, tu comprendras bien ma position (rires). [NDLR C’est une plaisanterie]

(Sarah se lève pour répondre rapidement à un coup de fil).

MG — On ne va pas trop lui parler du débat récent sur les IVTs faites par les infirmières. Qu’en penses-tu ?

SDM — Je n’ai pas d’avis sur la question.

MG — Parce que tu n’en fais pas toi-même ?

SDM — Le problème c’est que c’est comme si on laissait les infirmières faire les PL [= ponctions lombaires, NDLR]. Il s’agit quand même d’un acte vraiment invasif, ce n’est pas anodin. C’est problématique si tu embroches le cristallin, si tu as une endophtalmie. Certaines pourraient prendre ça par-dessus la jambe comme une injection intramusculaire, sans avoir conscience de ce qu’elles font… C’est même à peu près sûr.
Si tu n’es jamais rentré dans un œil, si tu n’as jamais opéré, tu ne vois pas ce que c’est. Le problème de l’IVT, si tu n’as pas peur de ton geste, c’est que tu fais vite n’importe quoi. Le geste n’est pas difficile, mais nous, on le fait avec une angoisse de tout ce qu’on sait. On sait tout ce qui peut arriver… (prend un ton dramatique) « On a vu les horreurs de la guerre »… Donc moi je ne suis pas très pour. Sans compter que si tu fais ça, tu privilégies la médecine à deux balles.

MG — Et les ophtalmos purement publics, qui ne font que de l’hôpital et pas de ville, ils sont plutôt pour cette délégation ?

SDM — Ça les soulage d’un truc emmerdant pour eux. Moi je ne vais pas m’étendre parce que ça me saoule d’en faire, donc je suis assez neutre là-­dedans. Mais il faut savoir ce qu’on fait. Bien sûr que les infirmières peuvent le faire aussi bien que les internes, il n’y a aucun problème là-dessus. Poser un avion c’est facile aussi maintenant, il faut appuyer sur un bouton, c’est tout. Mais on garde quand même des pilotes pour le faire.

MG — On pourrait ne pas être tout à fait d’accord. Parce qu’un interne qui est quand même au bloc depuis déjà un moment, qui a appris à toucher un œil, à réagir, il sera plus à même de réagir sur un patient qui bouge ou qui est difficile pour une IVT. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que l’infirmière, le jour où elle ne le sent pas, elle dit ah non, mais c’est trop compliqué, elle va appeler un médecin pour faire l’IVT ?

SDM — Non elle le fera quand même, elle va embrocher le cristallin.

MG — Ça risquerait aussi d’être détourné dans les centres.

SDM — Ah ça, c’est une certitude ! En fait, dès lors qu’ils auront démontré que ça peut être fait par les infirmières… Ils vont faire des IVT à tout le monde, ça va être terrible. Et quand tu vas avoir des indications posées par des orthoptistes… Ils pourront, en plus, faire des IVT sans ophtalmos de façon complètement autonome ! Là, ce serait une catastrophe, je pense. C’est l’homogénéisation du système en fait qui ne sera pas bonne. Un médecin engage quand même sa responsabilité quand il le fait : il regarde quand même ce qu’il fait, il regarde quand même l’OCT.…

MG — Alors que l’infirmière n’aura pas de responsabilité du tout ?

SDM — Non, la responsabilité va être déléguée au chef de centre. Normalement, c’est sous la responsabilité du prescripteur, du médecin. Ça restera une prescription médicale exécutée par une infirmière, qui peut être faite à distance.

MG — Je suis un peu d’accord avec toi. Mais, pour voir exprès les choses sous un autre angle, tu ne penses pas aussi que, parfois, une infirmière appliquée pourrait être plus consciencieuse qu’un médecin de centre épuisé, qui enchaîne les piqûres comme un mercenaire ?

SDM — Non, parce que l’infirmière, elle va faire ce qu’on lui dit de faire, si elle doit faire ses 25 IVT par jour, elle fera ses 25 IVT par jour. Et effectivement, ce sera un orthoptiste qui va faire l’OCT, qui va faire l’acuité, qui va vaguement poser l’indication d’un mec qui sera quelque part ailleurs dans le monde, un ophtalmo qui verra l’œdème sur son ordinateur et dira « ok, on injecte ».

MG — Pourquoi dis-tu « ailleurs dans le monde » ?

SDM — Parce qu’il peut ne pas être là. Ça existe déjà, il y a beaucoup de centres d’ophtalmos prescripteurs en Espagne… Mais il y a plusieurs niveaux de questionnement. Déjà, quelle est la motivation ? Parce qu’on te répond : « c’est bien pour les déserts médicaux ». Mais il y a une pénurie d’infirmières qui est presque plus importante que la pénurie de médecins. Donc quel est l’intérêt de déléguer cet acte-là ? De désengorger l’hôpital ? Et en l’occurrence, on parle d’un intérêt qui est assez limité et qui va permettre de désengorger deux hôpitaux parisiens, dont surtout les 15-20. Donc, contrairement à ce que disent les gens qui le font, ce n’est pas « pour l’intérêt général des déserts médicaux ». Et deuxième point, le système pourrait être complètement engorgé par les IVTs quand les atrophies vont arriver. On va devoir faire des IVTs tous les mois ou tous les 2 mois à toutes les atrophies, et là le système sera débordé et on ne pourra plus. C’est ça les deux arguments principaux.

(Sarah revient à table).

SDM — On parlait des IVTs faites par les infirmières.

SM — Ah oui, ouh là…

SDM — Qu’en penses-tu ?

SM — C’est un sujet délicat, mais non, moi je pense qu’apparemment c’est quand même fait en Angleterre, c’est fait au Moorfield hospital et dans beaucoup d’endroits.

SDM — Mais les Anglais font de ces trucs…

MG — Est-ce que c’est vrai d’ailleurs qu’en Angleterre ils ne remboursent qu’un œil sur deux dans les chirurgies de cataracte ?

SM — Ah bon ? Moi je ne savais pas.

SDM — Oui, moi on m’a toujours dit ça.

SM — C’est tout à fait possible. Il faut dire qu’avec un œil opéré tu vois bien.

SDM — Connaissant le NHS [= National Health Service, le système de santé publique au Royaume-Uni, NDLR], c’est tout à fait possible. Le coût social d’un borgne est extrêmement faible.

MG — Quand arriveront les IVTs pour l’atrophie selon toi ?

SM — Pour l’instant, ce n’est pas en train d’arriver. Ils ont eu un refus de l’agence européenne du médicament. Le dossier va être réévalué au cours de l’été. Suite au rejet, alors que la FDA l’avait approuvé, les trois sociétés savantes de rétine ont écrit, toutes les trois avec le CFSR, la SFR et la SFO, une lettre en disant que c’était dommage que ce produit n’ait pas été approuvé, que c’était quand même un espoir. C’était la première fois qu’une molécule était approuvée dans l’atrophie pour limiter sa progression… donc ça va être réévalué. Même si c’est accepté, je ne pense pas qu’on en fera non plus tant que ça, parce que ça concerne les atrophies qui progressent, en paracentral, sans néovaisseaux, probablement avec un œil dont l’atteinte centrale est déjà constituée ; après il faudra discuter des indications au cas par cas. En plus, si jamais il devait être approuvé, ce qui est loin d’être certain, il ne ferait pas le schéma mensuel tous les 2 mois. C’est compensé relativement par les nouvelles molécules qui durent plus longtemps, qui devraient diminuer le nombre des IVTs d’anti-VEGF dans la DMLA néovasculaire. Le nombre d’IVTs devrait diminuer globalement parce que nous avons de nouvelles molécules qui durent plus longtemps, donc on commence à espacer davantage les IVTs dans les schémas proactifs.

MG — Malgré la population âgée qui augmente partout en Europe ?

SM — Je pense que, tous paramètres égaux par ailleurs, en peu de temps, avec l’arrivée du faricimab [= Vabysmo®, anticorps monoclonal anti-angiogénique pour le traitement de la DMLA et de l’œdème maculaire diabétique, NDLR], il y a quand même une petite diminution des IVTs ; et je pense que c’est lié à l’espacement des IVTs. Et globalement, comme beaucoup de gens se sont mis à faire du faricimab en première intention chez les patients naïfs, le faricimab a fait un démarrage extraordinaire en France. Les laboratoires Roche® sont contents de leur démarrage et je crois que ça a été très largement prescrit ; donc le nombre d’IVTs a plutôt légèrement diminué. Avec l’arrivée de l’Eylea® 8 mg [= Aflibercept, autre anti-angiogénique traitant les DMLA humides et l’œdème maculaire, NDLR], on ne s’attend pas à ce que le nombre d’IVTs n’augmente non plus dans la DMLA néovasculaire.

MG — Intéressant. Quelles sont les recommandations concernant la molécule à utiliser en première intention ?

SM — Actuellement, c’est en train de changer. Donc il n’y a pas encore de recommandations officielles. Une table ronde d’experts s’est tenue à la SFO tout récemment, par exemple le CFSR [= Comité Francophone des Spécialistes de la Rétine]. Ils y ont un peu débattu sur la question « est-ce que le faricimab est une molécule de première intention ? ». Parce qu’elle est relativement récente, elle s’est imposée aux États-Unis où ils l’ont depuis plus de 2 ans, ils ont de très bons résultats en vraie vie, il n’y a pas eu de problème de tolérance, c’est super. Est-ce qu’en France, nous l’étendons à toutes les indications de première intention ou avons-nous une réserve ? Commence-t-on par des switchs et on voit dans quelques mois ?

MG — Pour bien expliquer aux lecteurs. Pourquoi ça change par rapport aux molécules préexistantes ?

SM — Parce que ça permet d’étendre l’intervalle entre deux piqûres.

SDM — Oui, mais en pratique, ça le double vraiment ?

SM — Pour l’instant, on n’a pas encore d’études avec beaucoup de recul. Mais il y a effectivement, on va dire, 40 à 50 % des gens dont l’intervalle de réinjection a significativement augmenté en switchant pour le faricimab. Tous ceux qu’on a switché pour l’instant, ce sont des gens qui étaient à moins de 8 semaines. On s’est dit que c’était raisonnable d’essayer de nouvelles molécules pour faire mieux. Tous les gens qui étaient au-delà de 8 semaines, en général, eux-mêmes sont très bien et ne demandent pas à ce qu’on change leur traitement. Ils ne veulent pas changer si ça va bien. C’était aussi ce que tout le monde s’est dit dans les tables rondes d’experts : « qui va-t-on ­switcher ? ». Donc les moins de 8 semaines entre deux injections. Et parmi ces individus, il y a certainement des populations très différentes, mais il y en a à peu près la moitié qui ont vraiment été étendue significativement ou asséchée pour la première fois. Il y a deux paramètres­­: ceux qui n’ont jamais été asséchés malgré des traitements mensuels, ça arrive parfois, et ceux que l’on n’arrivait jamais à étendre, mais qui étaient secs. Ces deux points-là ont été adressés par la nouvelle molécule dans une bonne proportion de patients. Après, il y en a qui ne s’améliorent pas significativement, et puis il y a une petite proportion, je ne veux pas dire de pourcentage parce que nous n’avons pas encore d’étude, mais il y a une petite fraction des patients qui vont aussi moins bien.

SDM — Donc on commence par du faricimab ?

SM — C’est très débattu. Nous avons été parmi les premiers à alerter sur les problèmes d’inflammation sous faricimab. On a eu quelques cas, en cours de publication. On a eu au CIL [= CIL, le centre d’injections où travaille le Dr Mrejen] huit cas sur 1 200 IVT de faricimab.

SDM — Oui, mais des cas sévères.

SM — Certains sévères, certains modérés, mais tous perçus quand même assez mal par les patients parce que c’est un risque dont on ne les avait pas prévenus, puisque nous n’étions pas nous-mêmes au courant de ces inflammations du fait de la bonne tolérance en vraie vie aux États-Unis. Donc les gens ont mal pris qu’on leur propose une nouvelle molécule, on leur dit que c’est super, qu’il y a 2 ans de recul aux États-Unis, et c’est vrai, et ils font une complication que l’on n’avait pas prévue, pour laquelle nous n’étions pas préparés.

MG — Et dans des proportions non nulles.

SM — Dans des proportions pas aussi rarissimes que la littérature ne l’aurait laissé attendre, avec aucun consensus de prise en charge. Donc on naviguait un peu dans l’inconnu pendant une période.

SDM — Au début en France, ça avait été un peu caché et ce traitement assez survendu par les gros services hospitaliers, ce qui donnait une impression un peu désagréable.

SM — Ça n’a pas été tellement caché. Il y avait aussi une réalité scientifique qui était l’expérience très positive des États-Unis. Avec un recul nécessaire cependant, parce que nous savons qu’il y a un écart entre la vraie vie et les études pilotables : une étude sur 600 ou 700 patients, ça ne peut pas représenter les centaines de milliers d’injections que l’on va faire en vraie vie. Il est très important d’avoir le retour de vraie vie. Et là on l’avait ! On avait un retour des États-Unis avec 2 ans de recul et nous disions : « Allons-y c’est super, c’est supérieur en efficacité, ça dure plus longtemps, et c’est safe ! »

MG — Et comment ça se fait que sur ces deux ans de recul, ils ne mentionnaient pas les effets secondaires ?

SDM — 8 pour 1 000 c’est énorme.

SM — Oui, c’est beaucoup.

MG — Comment ont-ils pu ne pas le voir en 2 ans ?

SM — Ça, c’est la question que l’on m’a posée et reposée. On a eu des échanges avec le laboratoire, avec le comité de safety des États-Unis, qui nous ont dit qu’ils n’avaient pas eu ces cas-là. Et c’est vrai qu’il n’y a quasiment rien dans la littérature.

MG — Si je comprends bien on en parle au passé, en disant que tout ça, c’était il y a quelques mois, et que maintenant ça a changé ?

SM — Ce qui a changé, c’est qu’on en sait un peu plus sur l’évolution, sur la fréquence. Parce que quand ça venait d’arriver, quand on était en train de le vivre…

MG — … Rappelle-nous peut-être de quels événements indésirables on parle. Pourrais-tu les décrire ?

SM — Eh bien ce sont des inflammations post-IVT de faricimab du segment postérieur : des hyalites assez importantes, non infectieuses. Au moment des premiers cas, on a fait tout un bilan inflammatoire, des ponctions de chambre antérieure, etc. — Ali Akbar (le célèbre vendeur de journaux de Saint-Germain passe nous dire bonjour) — Ça y est ! On est sauvés ! Sarah est là ! Ça y est !

SM — Quel succès ! Donc ces inflammations sont non infectieuses postérieures, avec parfois une petite inflammation antérieure associée, parfois pas, assez particulières dans la présentation clinique (en tout cas pour les cas qu’on a eus), relativement indolores, plus ou moins hypertensives parfois.

SDM — Et la cause ?

SM — On ne sait pas exactement. Parfois, après la deuxième, troisième, voire même après la quatrième IVT de Vabysmo®. Et donc, quand on a compris qu’il y avait un petit souci, on a essayé d’en parler dans les symposiums assez précocement, en demandant à Roche® quand ils communiquaient, quand ils faisaient des symposiums, de ne pas omettre d’en parler. Parce qu’on a su aussi par les sociétés savantes et les réseaux de nos collègues que l’on n’était pas les seuls à avoir ces problèmes, mais on était parmi les premiers à le faire savoir du fait de notre débit important dans la ville de Paris. Le message que j’ai voulu faire passer au départ, c’est que tant qu’on n’avait pas d’idée sur l’évolution, la réponse au traitement et la fréquence de ces inflammations, de ne pas les prescrire en première intention parce que je pense qu’on devait cette information au patient.

MG — Et maintenant ?

SM — Et maintenant qu’on a un peu plus de recul, tous les cas qu’on a eus ont heureusement bien évolué en plusieurs semaines, certains jusqu’à 2 à 3 mois pour s’améliorer complètement…

MG — Hospitalisés ?

SM — Une hospitalisée pour des flashs de corticoïdes en IV parce que c’était assez important, et les autres en ambulatoire. Il y a aussi la hantise des vascularites, parce que nous avons appris avec l’expérience du BeoVu® [= brolucizumab, autre anti-VEGF pour la DMLA néovasculaire, NDLR], toutes ces nouvelles molécules sont un peu plus efficaces, mais elles ont un peu plus d’effets secondaires, plus d’inflammation, et des cas de vascularites occlusives sont arrivés avec le brolucizumab. Certains patients ont perdu la vue quand même… Donc toute la crainte quand on a ces inflammations postérieures, quand on les dépiste, c’est que ça se complique aussi en vascularite. C’est pour ça que nous les avons traitées, pas seulement avec des collyres de corticoïdes, mais aussi par voie générale, avec une surveillance rapprochée.

MG — Continue.

SM — C’est encore un peu tôt pour dire toute l’histoire de ces inflammations. La cause, l’évolution, la fréquence, c’est un peu tôt, mais en tout cas, pour nous, l’évolution des derniers cas est plutôt favorable.

SDM — Tu veux goûter cet excellent soufflé ?

MG — Après. Laisse-la parler !

SDM — Donc c’est en train de changer. Tu penses qu’il va y avoir une indication en première intention du Vabysmo® ?

SM — Moi je pense que ça n’est pas rédhibitoire ces inflammations, de ce que j’en sais, en tout cas pour l’instant.

SDM — Elles guérissent toujours ?

SM — Toutes celles qu’on a eues oui. Mais on n’a pas eu de cas de vascularite. Il y a eu un cas de vascularite qui avait été présenté par un médecin de Toulouse.

MG — Cela semblerait être immunoallergique ?

SM — Probablement.

MG — Donc tu ne leur réinjectes jamais plus de Vabysmo® à ces patients ? Tu ne « retentes jamais ta chance » ?

SM — Non, on ne les a plus injectés sous Vabysmo®, on les a reswitché sous la molécule précédente.

MG — Ok, c’est-à-dire sous Eylea® ou Lucentis® ?

SM — Souvent.

SDM — Et entre les deux toi, entre Eylea® et Lucentis® ?

MG — Oui, quel est ton sentiment ? C’est équivalent ?

SDM — Est-ce qu’il vaut mieux commencer par l’Eylea® ou par le Lucentis® ? Parce que traditionnellement, les gens qui ont commencé par le Lucentis® continuent à commencer par lui parce qu’il est arrivé avant, mais si tu étais un nouveau médecin, si tu étais vierge de toute habitude, lequel des deux tu choisirais ? Est-ce qu’il y a des arguments ?

SM — Pour moi, il n’y a pas de réponse stricte du style « il faut que tout le monde commence par l’Eylea®, le Lucentis® n’a plus de place aujourd’hui ». Ce qui ressort de toutes les études, si on essaye de résumer, c’est quand même qu’en vraie vie, dans les treat & extend [= « traiter et espacer », stratégie thérapeutique consistant à s’adapter au mieux au temps de récidive de chaque patient en n’injectant qu’en cas de récidive, NDLR], à la longue, les patients qui étaient sous Eylea® ont un peu moins d’injections. Donc l’Eylea®, même si dans les études face to face, ça n’est pas ressorti en prospectif, mais il semblerait qu’à la longue quand même, ça dure un petit peu plus longtemps.

MG — C’est-à-dire ? De quel ordre on parle ?

SM — Je ne peux pas dire en termes de semaines. Quand tu reprends des méta-analyses de toutes les études de vrai vie, tu dois avoir, sur 2 ou 3 ans, deux ou trois injections en moins avec l’Eylea®.

MG — D’accord donc c’est plutôt… anecdotique quoi.

SDM — Non, mais c’est toujours ça. Quitte à faire quelque chose, autant faire le plus économe.

SM — Après, le petit argument pour le Lucentis® c’est qu’on l’a depuis encore plus longtemps, avec un profil de tolérance qui est excellent, et aucun passage systémique.

MG — Et pas plus d’inflammation avec l’un ou l’autre ?

SM — Non.

MG — Qu’est devenu notre bon vieil Avastin® [= bévacizumab, autre anticorps monoclonal anti-VEGF, qui avait l’avantage de coûter 35 fois moins cher que son concurrent de l’époque le ranibizumab], qu’on injectait massivement quand on était internes à ­l’Hôtel-Dieu ? Est-ce qu’il y a des pays qui en font toujours beaucoup ?

SM — Oui aux États-Unis ils en font de l’Avastin®.

MG — Plus que les autres molécules ?

SM — Ils en font beaucoup. Il faudrait voir les chiffres récents, mais je crois qu’il n’y a encore pas longtemps, c’était environ 40 % des IVTs d’Avastin® aux États-Unis.

SDM — Et en durée ?

SM — Pareil, c’est équivalent au Lucentis®. C’est ce qui ressortait de l’étude CATT. 😸

MG — Donc aux États-Unis, ils le font toujours, ils sont restés sur cette grande étude de non-infériorité [= CATT Study, « ranibizumab and bevacizumab for Neovascular Age-Related Macular Degeneration », publiée dans le New England Journal of Medicine, le 19 mai 2011 ; N Engl J Med 2011 ; 364:1897-908].

SDM — Regarde, il y a quelqu’un avec une casquette Trump à la table là-bas, une Américaine.

MG — Tu veux lui tirer dans l’oreille ?

SDM — (rires) Je ne suis pas si bon que ça au tir, tu sais je n’en fais pas depuis très longtemps.

MG — Make retina great again !

SM — Mais en France, l’Avastin® doit être préparé en pharmacie hospitalière avec des hottes spéciales.

SDM — On ne va pas en parler ici, mais on comprend qu’en France l’interdiction de l’Avastin® était pour le moins controversée à l’époque… D’ailleurs le discours classique des médecins qui sont aussi multi- consultants de laboratoire est absolument insupportable. C’est en gros « Ah, mais moi je suis neutre parce que je mange à tous les râteliers », c’est à peu près le discours qu’ils te tiennent tous hein ? C’est absolument délirant. (rires) « Mais tout le monde me corrompt, donc c’est comme si je n’étais pas corrompu ».

SM — (rires) Ça s’équilibre à la fin.

SDM — Donc globalement, actuellement, si je résume, il vaut mieux commencer par l’Eylea®, c’est plus logique, peut être que dans quelque temps on va tous commencer par le Vabysmo®, malgré les effets indésirables non nuls et potentiellement gênants, mais qui restent quand même inférieurs au service rendu par la diminution des injections, donc la diminution du risque d’endophtalmie et la diminution de la cataracte induite.

SM — Oui.

SDM — Parce que je me suis intéressé au Vabysmo® pour préparer cet entretien, et dans la fiche Vidal, ils disent « Taux de complications fréquentes : cataracte induite par l’injection = deux patients sur dix », quand même…

MG — Quand même…

SM — Qu’est-ce que c’est cette histoire ?

SDM — deux sur dix, c’est quand même très fréquent !

SM — Mais en fait, pour les chirurgiens de la cataracte, c’est extraordinaire ! (rires)

MG — Mais deux sur dix à quel âge ?

SDM — Je ne sais pas, c’est marqué comme ça juste.

SM — C’est étonnant.

SDM — D’abord il est rare qu’on injecte des phaques [= personnes non opérées de cataracte, « avec leur cristallin »].

SM — Oui c’est une population qui est souvent déjà pseudophaque [= déjà opérée de la cataracte « avec un implant cristallinien », NDLR], à l’âge de la DMLA, 80 ans.

SDM — Donc peut-être que les trois pauvres bougres qui se sont fait injecter avec un cristallin déjà à moitié blanc se sont fait braquer le cristallin après !

MG — Oui il y a sûrement ce biais.

SM — Dans la présentation du produit, finalement, juste avant de lancer, ils ont informé sur le risque de vasculaire « infime » : quelques cas sur 10 000. Encore même inférieur au risque d’endophtalmie, mais c’était tellement rarissime qu’on s’est dit bon, c’est un risque qu’on prend quoi.

Andréa — Ça s’est bien passé ? Vous voulez la carte pour les desserts ?

MG — Oui s’il vous plaît, avec plaisir ! Donc c’est bon Sarah, tu avais autre chose à ajouter sur ce sujet des IVTs ?

SM — Oui plein de choses ! (à suivre…)