Un autre regard en ophtalmologie

Œil et cinéma : Buñuel, chirurgien du regard

Les marques de sadisme au cinéma ne manquent pas. Le spectateur est prisonnier consentant du regard imposé par un réalisateur tout puissant, sectionnant des plans et des pans, des fragments dont il forme un petit système. Le cadrage opère bien des coupures dans le réel, un bistouri à la main. Le monteur maniait à l’origine une paire de ciseaux. Le spectateur se transforme de son côté en un voyeur, paralysé dans le noir, à la façon de Jefferies (James Stewart) dans Fenêtre sur cour, d’Alfred Hitchcock, qui se retrouve dans une chaise roulante à épier ses voisins avec une paire de jumelles. Il est celui qui, à défaut d’agir, souhaite voir sans être vu. Le réalisateur cherche à maintenir l’attention du spectateur : on comprend bien qu’il a intérêt à ce que celui-ci garde les yeux bien ouverts, ne cède pas à la léthargie, étant déjà interrompu par trente clignements d’œil par minute. Les yeux écarquillés de force dans Orange ­mécanique sont insupportables parce qu’on nous prive de notre capacité de retrait du monde, comme le sommeil nous permet de nous retirer un temps de la violence du réel pour mieux nous reconstruire. De toutes ces images, que le spectateur absorbe avidement ou rejette hors de lui, il en est une particulièrement insoutenable : la figure de l’œil agressé. L’on verra difficilement un corps torturé, une dent arrachée (le dentiste nazi de Marathon Man), une piqûre en gros plan (Requiem for a Dream) ou un pénis tranché (L’Empire des sens) sans crispation. Mais l’œil torturé est sans doute l’image la plus révulsante qui nous soit donnée à voir. Alors que l’exploration de l’œil est le quotidien du chirurgien ophtalmologue, le commun des mortels ne supporte pas qu’on touche à cette partie du corps.

Si la vue d’un œil est déjà une mise en abyme surexploitée par le baroque, l’œil tranché est une image irregardable, au sens propre, puisque le spectateur y voit la destruction de l’organe qu’il mobilise. « Ni le soleil ni la mort ne peuvent se regarder en face » (Héraclite). Nous pourrions y ajouter l’œil meurtri.

L’œil est l’intouchable, il est l’organe de la distance, il « touche », mais il n’est pas touché. L’œil, chez Buñuel, est martyrisé. Dans Él (Tourments, 1953) déjà, où un mari fou de jalousie enfonce une longue aiguille à tricoter dans le trou de la serrure pour éborgner un imaginaire voyeur indiscret. Dans Un chien andalou, bien sûr, lors de la scène liminaire, connue de tous et toujours aussi monstrueuse, de la lente préparation de la lame de barbier-chirurgien, aiguisée méticuleusement. L’homme vérifie le tranchant sur son pouce avant de couper l’œil d’une femme, victime étrangement passive et consentante d’un geste amoureusement infligé. La nuit rend fou. Énucléation traumatique, que la mémoire cherchera à oublier au plus vite. Ici on voit l’organe de perception par excellence, bijou de l’évolution et organe de la survie se faire disséquer, percer, crever. Car le chirurgien au cinéma aime souvent jouer au savant fou. Et les réactions ne se font pas attendre, on se cache les yeux (« Je ne veux pas voir ça », « Tu me diras quand ce sera fini »), on quitte la salle, on change de chaîne. Et plus tard un cri du cœur : « Rien que d’y penser… » On se heurte ici à de l’impensable, à ce qui fascine et horrifie simultanément, au plus vite rejeté dans les confins de la mémoire. Fascination, puisque la frontière est ténue entre éblouir et aveugler. Pourquoi s’infliger ce terrible spectacle ? Qu’il existe un passage du désir à l’horreur, c’est ce que nous rappelle l’écrivain Georges Bataille dans Œil friandise cannibale : « La séduction extrême est probablement à la limite de l’horreur. À cet égard, l’œil pourrait être rapproché du tranchant. » Le regardeur, le curieux, développe une pulsion scopique nous explique également Freud, désir de voir la scène originelle, scène de sa conception. Les yeux crevés (comme les dents arrachées, d’ailleurs), sont un équivalent symbolique de la castration. Il subit un châtiment en retour par là où il a péché, selon un basculement du désir à la punition. Buñuel fait aussi tourner la machine poétique, il nous rappelle que ceci n’est pas un œil. On sait que c’est un rêve, un montage parallèle et poétique le souligne, métaphorisé par la lune : douceur du nuage qui couvre la lune, douleur chirurgicale de l’œil sectionné net. On peut poursuivre ainsi la métaphore passant de l’œil coupé de la femme à l’œil de bœuf (pour les besoins du trucage), à un ventre tranché. On ouvre ici Venus. Ou encore un sexe de femme ouvert, une toile qu’on déchire. Jack l’Éventr(-œil), joué par un nonchalant Luis Buñuel, archaïque coupe-choux en main, ouvre l’œil de la femme, mais aussi celui du spectateur, qui peine à ne pas fermer les yeux. Charriant une cohorte d’allusions mythologiques : cyclopisation d’une méduse en gros plan ou retour d’Ulysse éborgnant Polyphème. Le mythe sert à rendre le réel plus supportable. On peut penser même dans une forme de comique à la lune souriante éborgnée par la fusée dans le Voyage de Méliès.
Beau comme la rencontre de la cornée avec une lame de rasoir. Invisible et irregardable, première image gore infligée quelques minutes après le début de ce court métrage aux allures de conte de fées macabre. Pari réussi pour Buñuel, puisque son œil devint le plus célèbre de l’histoire du cinéma. Lui qui refusait l’exégèse de son œuvre déclara, pour seule interprétation, la poche pleine de cailloux dans le cas où son film serait hué, qu’il était un appel au meurtre et au viol. Dans Mon dernier Soupir, Buñuel expliquait comment dans ses rêves il était poursuivi par un regard insistant qui le privait de sa jouissance puis qu’il se heurtait à un sexe de femme impénétrable.

L’œil tranché du Chien andalou résout donc ces deux obstacles : il détruit l’œil inquisiteur, et force un sexe interdit, ce faisant, il sort du chemin de la narration classique pour s’ouvrir à un cinéma de l’inconscient qui dérègle les sens.

Un Chien andalou est une auberge espagnole, l’horreur stimule l’imaginaire des interprètes, qui apportent chacun leur nourriture. Comme s’il fallait couvrir la béance ouverte par l’œil.

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