Un autre regard en ophtalmologie

Andreï Makine, de l’Académie française, a généreusement accepté de publier dans Mon Œil! une sélection d’extraits d’un de ses premiers romans, où il évoque tour à tour l’acuité visuelle d’un tireur de l’armée russe, les lunettes astronomiques d’observateurs du Spoutnik, ou la myopie de Madame Gontcharova‑Pouchkine (aka la femme du plus grand poète russe).

 

Son guet secret s’imprégnait alors d’un silence parfait. L’œil collé à la lunette du fusil épiait au loin. L’air entre le canon et la cible devenait de plus en plus dense, tangible. Piotr sentait sa respiration fondre dans cet espace concentré par l’acuité du regard.
À l’autre bout de cette distance, un village, occupé par les Allemands, vivait dans un étrange quotidien de guerre. Près de la grande isba, où se trouvait l’état-major, passaient des side-cars bondissants. Une large voiture noire ondulait dans les ornières de la rue. La porte de l’isba s’ouvrait, on entrait, sortait, s’arrêtait sur le perron, on souriait, on se serrait la main, on saluait, on parlait. Tout cela — comme dans la transparence glauque d’un aquarium — était incrusté dans le mutisme compact de l’oculaire.
Piotr voyait une vieille qui, d’un pas furtif, longeant une haie, traversait la rue. Une poule, affolée, échappait de justesse aux roues de la voiture noire. Un pot avec une fleur pâle somnolait derrière une vitre terne.
Le rond attentif de la lunette glissait à travers cet espace silencieux, commençait à découper les silhouettes humaines… Là, un soldat, un grand escogriffe, se dirige vers un puits, deux seaux vides à la main. Les graduations de la lunette le suivent un moment, puis le relâchent : ce serait une proie trop facile. Il est toujours dans le champ de vision, ce grand dadais. En plus, c’est un bon indice ; tant qu’il est là, on peut être sûr qu’il n’y a eu aucun mouvement de troupes.
Le rond aqueux glisse vers la fenêtre ouverte de l’isba. Près de la fenêtre un jeune officier écrit, un autre est assis à côté et semble converser avec un interlocuteur invisible. Lequel des deux ! Non, il faut attendre un peu. La mort pénétrant par une fenêtre étroite indique trop clairement l’endroit où se cache le tireur. Attendons.
(p. 30-31)

Puis, un soir, tous les regards se fixèrent sur le ciel qui se remplissait lentement d’étoiles. Le premier Spoutnik venait d’être lancé ! Ce fut Iacha qui nous donna les explications. Elles bouleversèrent pendant quelques semaines la vie de la cour, distrayant même les joueurs de dominos de leur activité favorite.
— Il y a un moment assez bref, dit-il, où il est possible de le voir à l’œil nu. Après le coucher du soleil, le ciel devient sombre, mais le soleil ne s’est pas encore enfoncé trop loin derrière la ligne de l’horizon. On distingue alors le Spoutnik sur le fond du ciel, dans les rayons du soleil qui, bien que caché, l’illumine…
Avec quelle tension nous guettions cet instant fugitif ! Les châteaux nuageux s’assombrissaient lentement au-dessus du Passage, en route vers la Baltique. Les premières étoiles palpitaient. Et nous, les têtes renversées, nous scrutions le ciel. De temps en temps quelqu’un lançait un cri : « Là-bas, là-bas ! Je le vois ! » et pointait l’index vers une étoile qui semblait bouger. Les autres suivaient la direction, découvraient son erreur. On riait :
— Va te coucher, astronome ! Mets tes lunettes, Copernic !
En tout cas, chacun prétendait durant cet été avoir vu le Spoutnik au moins une fois. Cette attente sous le ciel du soir, ce vagabondage entre les premières étoiles apporta dans le bouillonnement communautaire des trois maisons une note d’apaisement bien particulière.
(p. 59-60)

— Et le plus surprenant, c’est que Pouchkine, en route vers le lieu du duel, a croisé sa femme. Oui, leurs équipages sont passés l’un à côté de l’autre. Si elle l’avait vu, le duel aurait pu être évité. Vous imaginez ! Malheureusement elle était myope, comme moi…
(p. 108)

 

Extraits de Confession d’un porte‑drapeau déchu, d’Andreï Makine
Paris : Gallimard, 1996. 158p.