Un autre regard en ophtalmologie

Les épidémies sont des crises comme les autres ; faute de restaurants, elles se nourrissent de rumeurs. Les fausses rumeurs – en réalité des fausses nouvelles (fake news) car annoncées comme telles (des dépêches lapidaires, des vérités twittées) – ont un aplomb souvent déconcertant. Elles sont déjà un problème en temps de paix ; en temps de crise sanitaire, ajoutées à l’agitation anxieuse d’une population sous tension, elles deviennent presque invincibles : les gens qui ont peur sont plus faciles à convaincre. Faux remèdes et faux coupables, conjurés et complotistes, corbeaux et boucs émissaires, prophètes d’apocalypse et profiteurs de guerre : les thèmes sont les mêmes, les disciples sont légion. La science apporte des réponses mais prend du temps. Aurait-on dû isoler uniquement les citoyens les plus à risque ? Ne pas confiner du tout comme en Suède (les mauvaises langues européennes disent qu’en temps normal les Suédois embrassent déjà rarement leurs enfants) ? Doit-on raisonner en nombre de morts ou en nombre de chômeurs ? La décision de fermer les librairies françaises ressemble-t-elle à la punition d’un parent colérique ? Ceux qui maintiennent leur cabinet ouvert sont-ils des inconscients dangereux ou des héros ? Un vaccin générera-t-il une immunité suffisante ? Et si oui, la revue Mon Œil! survira-t-elle plus de deux numéros ? Comme disait je ne sais plus quel auteur danois : « Les prédictions sont difficiles, surtout en ce qui concerne l’avenir. »

Dès les premiers bourgeons du printemps, Leïla Slimani avait lancé son Journal du confinement dans Le Monde. Était-ce le signe qu’il fallait commencer à paniquer ? Pour avoir expliqué à ses enfants que l’épidémie mortelle qui les empêchait de sortir était un conte, comme dans La Belle au Bois dormant, l’écrivain a nourri, jusqu’à aujourd’hui, la colère des critiques qui lui reprochaient d’avoir une trop belle maison de campagne et un prix Goncourt. Leurs attaques étaient souvent ponctuées de l’expression moqueuse Lulz, nouvelle variante anglo-saxonne du vocable LoL au pluriel et en plus méchant. Pourtant, le cinéaste Roberto Benigni n’avait-il pas été largement acclamé lorsqu’il avait tenté de protéger l’innocence de son fils en lui faisant croire que la tragédie qu’ils vivaient était un jeu de cache-cache dans son émouvant film La vie est belle ? Le procès fait à Leïla Slimani se voulait accablé ; il était accablant. Si sa naïveté pouvait sembler rafraîchissante ou agaçante selon (Est-ce ma faute si ma quarantaine est romantique ? Est-ce normal de m’apercevoir que je n’ai pas fait faire les devoirs de mes gosses depuis cinq ans ?), sa démarche restait naturelle pour un écrivain. Sa collègue la belle Diane Ducret, qui n’a pas été tendre, lui a reproché d’être déconnectée de la réalité des Français qui, comme elle, n’étaient pas isolés au grand air mais reclus dans l’espace restreint d’un HLM (même si la perspective d’être confiné deux mois quel que soit l’endroit avec Diane Ducret ou avec Leïla Slimani m’apparaissait, à la réflexion, tout aussi réjouissante). La liberté d’un auteur est peut-être de raconter exactement ce qui lui plaît, dans le cadre quotidien qu’il connaît, que ce soit depuis son studio mansardé ou sa maison à colombages entourée d’arbres fruitiers dans un jardin (de l’ogre ?). Le propre d’une épidémie inconnue est que les gens y font face chacun à leur manière elle-même inconnue, bourgeoise ou populaire, lunaire ou terre-à-terre, discrète ou ramenarde, passive ou agressive, et révèlent de ce fait une part de leur personnalité. Dans son journal, Leïla Slimani n’essaie pas d’apitoyer sur son sort ; elle se raconte telle qu’elle est. Les masques (FFP2) tombent, les visages apparaissent sans maquillage, naïfs, au naturel : les politiciens s’improvisent virologues, les professeurs de médecine se retrouvent écrivains, les twitteurs et les journalistes deviennent épidémiologistes, et les anciens ministres de la Santé deviennent animateurs télé (à moins que ce ne soit l’inverse). Et si nous n’avions fait tous, au fond, que suivre les préceptes du Président français donnés au soir de l’annonce de la réclusion générale ? « Donnez des nouvelles, prenez des nouvelles, lisez, retrouvez aussi ce sens de l’essentiel, je pense que c’est important dans les moments que nous vivons. La culture, l’éducation, le sens des choses est important. Évitez l’esprit de panique, de croire dans les fausses rumeurs, les demi-experts ou les faux‑sachants ». Lulz.