Un autre regard en ophtalmologie

Hommage au professeur Yves Pouliquen

Dominique Fernandez, de l’Académie française, a généreusement accepté de publier pour Mon Œil! un hommage à son collègue et ami Yves Pouliquen, disparu le 5 février 2020.

Pendant douze ans, chaque jeudi matin, Yves Pouliquen, de son pas alerte, montait avec nous l’escalier de l’Académie pour rejoindre la salle où la Commission du dictionnaire se réunit. Chaque mot y est pesé, dans l’ordre alphabétique, examiné à fond, illustré par des exemples que nous devons forger. Les discussions, les controverses, ne manquent pas ; les opinions s’affrontent, selon les convictions de chacun. Les deux camps, religieux et laïque, ne ménagent pas leurs divisions. 

Quand le débat s’enlisait et que nous pataugions, Pouliquen intervenait et apportait la solution, sans élever la voix, avec l’autorité tranquille du grand médecin. Partisan des laïques, il ne s’encombrait d’aucune idéologie, à la différence des religieux. Il avait sur nous la supériorité, que tous lui reconnaissaient, d’avoir des idées nettes, claires, lucides. À quel secret devait-il ce discernement ? À sa connaissance du corps, des infirmités et des misères humaines. Rien de ce qu’est la souffrance, rien de ce qu’est la mort, ne lui était étranger. On ne peut pas se payer de mots avec la partie physique et périssable de la vie. Pouliquen nous ramenait à ce qui est sûr, indiscutable. Nous l’écoutions émerveillés nous raconter non seulement l’histoire et le fonctionnement de l’œil, mais ce qui se passe dans chaque cellule du cerveau, des organes, des muscles ; et, cette science précise et irréfutable, il l’appliquait à l’étude des mots.

Il n’aurait pu être que l’ophtalmologue mondialement célèbre. L’homme avait d’autres intérêts, d’autres passions. C’est lui qui a eu l’idée de mettre en ligne le dictionnaire de l’Académie, c’est lui qui a extrait de nos travaux les cinq volumes de Dire, ne pas dire, manuel des expressions correctes à opposer aux expressions fautives. Il se désolait de la dégradation progressive du langage, sapé par les fautes de syntaxe, les erreurs de vocabulaire, les anglicismes. Il n’avait garde de n’incriminer que les jeunes. Un jour il nous apporta son billet de chemin de fer, imprimé ainsi par les technocrates de la SNCF : Coach 13, Seat 42.

De ses origines bretonnes, il tenait sans doute sa combativité. Réfractaire aux modes, au relâchement des règles, il luttait contre tout ce qui lui paraissait dérive paresseuse, lâcheté mentale. Arrière-petit-fils d’un fusillé au Père-Lachaise à vingt-trois ans dans les ultimes jours de la Commune de Paris, l’histoire était une de ses disciplines préférées et, parmi les époques de l’histoire, celle de la Révolution. Avoir mis fin aux superstitions et aux privilèges excusait presque pour lui les excès commis. Il a écrit un essai sur Félix Vicq d’Azyr, fondateur de l’anatomie comparée et médecin de Marie-Antoinette ; une étude sur Cabanis, médecin et philosophe du XVIIIe siècle qui influencerait Stendhal. Son dernier livre a été Les Immortels et la Révolution, analyse minutieusement documentée des rapports mouvementés de l’Académie française et du nouveau pouvoir.

Avec Stendhal, il ne partageait pas seulement le goût des idées claires et des mots exacts, mais la passion de la musique. Une de ses œuvres les plus importantes a été la résurrection de la fondation Singer-Polignac, qui sommeillait avant qu’il n’en eût pris la direction. Là, dans la somptueuse résidence de l’avenue Georges-Mandel, léguée par la princesse de Polignac née machine à coudre, Pouliquen organisait des concerts. Le grand salon 1900 décoré de voluptueuses femmes nues par le peintre José Maria Sert accueillait de jeunes chanteurs ou instrumentistes, à qui ces concerts servaient de tremplin pour s’envoler vers la gloire. Que de soirées mémorables ! Juste avant que le concert ne commençât, quand tout le monde était assis, les Pouliquen faisaient leur entrée et prenaient place dans les deux fauteuils disposés au centre du premier rang. Ce n’était pas une pose, mais l’affirmation tranquille d’une légitime autorité. Le public n’était jamais déçu, tant ces talents à leurs débuts avaient à cœur de se montrer à la hauteur de la confiance qui leur était faite.

Adepte des Lumières, savant plein de gaieté, Pouliquen ne se croyait pas supérieur aux autres. Ayant gardé intacte sa faculté d’émerveillement devant la vie, « esprit neuf et peau salée » (comme il se qualifiait lui-même dans un bref écrit autobiographique) par le bain froid de l’océan, cerveau revigoré par le « baptême païen » dont il allait périodiquement se rafraîchir sur la plage de La Baule, blagueur et volontiers caustique, on n’aurait jamais surpris cet homme d’une charité profonde à médire ou se gausser de personne. Brillant cavalier enivré de « l’odeur animale » à qui un de ses patients, Paul Morand, avait légué son matériel d’équitation, Yves Pouliquen était un humaniste complet. Être de nuances, de délicatesses, de noblesse, il possédait cette qualité encore plus rare, une fidélité humble et muette à ses amis, qui est le don le plus précieux qu’un homme puisse faire à son prochain.

Dominique Fernandez